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NADINE ALTMAYER
"Avec les peintures rupestres, les fils comptent
parmi les plus anciens vecteurs de sens", rapportait Anni Albers en 1965, dans son manifeste On Weaving. Mythe ou histoire vraie, le fil est conducteur chez Nadine Altmayer, lissière dont les tissus teints à l'acrvlique ou à l'encre de Chine forment des piles de secrets. Décousus, rapiécés, ils sont couverts d'argile, terre liquide qui les raidit. L'état solide a ses faveurs : il faut que la matière se tienne, fasse corps sous la peau en lambeaux, mince comme la frontière entre l'oubli et le rappel. Usée, inachevée, elle restera ainsi, pour toujours en transit, imitant le fossile, la ruine, ou bien l'ébauche, piégée à mi-chemin, antique et actuelle, au seuil de sa mue. Tout pend, s'effrite, déteint et pourtant impressionne, autant qu'un champ de fouilles ou une poupée vaudou. C'est qu'Altmayer a des ruses de sioux : armée d'une ponceuse, elle attaque par endroits les couches agglutinées. Chacun de ses passages les met à demi nues, et montre ou dissimule des trésors enfouis - une robe chasuble, un clou - vestiges d'autres temps, gris-gris d'autres pays. Face à ces toiles blêmes, paysages de neige ou cadastres ridés, nous reviennent en mémoire les vues satellites de Babylone ou de Palmyre, cités perdues à l'aura éternelle. Plus loin, auprès de totems calcinés, poutres apparentes parcourues de dentelles, résonnent les chants tristes de rites sacrés. L'hypothèse est plausible mais l'auteure s'en défend. Peut-être que ses mailles entretiennent toutes des liens, étroits ou lâches, avec un désordre intérieur. Peut-être qu'il n'en est rien. Ce qui se trame, au fond, lui appartient : les cicatrices se voient mais ne regardent personne.
Dernièrement, ses volumes s'allègent. Délestés du poids du monde, ils surgissent tels quels, ouverts aux quatre vents. Ici, le métal fait des boucles brunes, rousses, ou argent. Ailleurs, des filets sans poissons se parent de perles de plomb. Altmayer joue à des jeux de textures. Aussi, ses grilles sont pleines de vides, de niveaux de lecture.
Virginie Huet

Exposition Ainsi de suite, Galerie Séguier, Paris 2023

AINSI DE SUITE
Toute répétition n'est pas vaine. Certaines
redites sont même utiles, soit qu'elles marquent un point, soit qu'elles enfoncent le clou. L'acte toujours recommencé procure la satisfaction de la chose bien faite, l'assurance d'un résultat égal sinon meilleur, à chaque récidive. D'autres voies s'ouvrent, en insistant.
Des voies insoupçonnées, que l'on croyait sans issue.
Nadine Altmayer et Christian Grelier le savent. Jamais las de tirer des lignes brèves, illimitées, raides ou lascives, ils poursuivent, comme d'habitude, un ouvrage appliqué et suffisamment simple pour être accompli sans y songer. Un ouvrage né de gestes connus, familiers à ce point qu'ils consolent, réitérés donc, durant des heures, des jours et des nuits d'affilée. Alors, dans un mouvement contraire, le temps s'immobilise et accélère. Certes, les movens diffèrent : Altmayer tisse, Grelier trace. Mais du fil au fusain, la fin est similaire : un art pauvre, brut, charnel, un art des origines qui s'observe longuement, comme on regarde un puits. Devant cette armée de résilles fragiles, de fétiches tout puissants, face à ces jardins zens bredouillant au mur des caractères illisibles, force est de garder le silence.
Un effet apaisant dû à leur palette maigre qui, exception faite de touches bleues, rouges ou rouilles, s'en tient religieusement au noir et blanc. Cette gamme duelle est un gage de paix : côté obscur et désir de clarté se valent, du moins en apparence. Car au fond, l'équilibre est précaire, et des traces de lutte se devinent, signalant le chaos tapi dans un coin, un creux ou un plein. Si de près, la surface est blessée, c'est que chacun la brutalise : Grelier la roue de coups de spatule, Altmayer l'entame à la ponceuse.
Criblées de cratères ou polies, leurs mailles délicates semblent dater d'hier et revenir de loin. Quand soudain, elles s'agitent, un air de mystère flotte, tel un souffle de vie.
Virginie Huet